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Le Prisonnier de l'île aux pécheurs - épisode 13

  • 4 avr. 2020
  • 4 min de lecture

13

Bruno observait la lune dans son dernier quartier.

– Il faut toujours viser la lune, car même en cas d'échec, on atterrit dans les étoiles.

Il reconnut la voix de Claire. Il se retourna.

– Oscar Wilde, compléta-t-elle.

Il était ravi de la surprise. Sans doute s’était-il trompé en croyant qu’elle le fuyait quand elle avait refusé de dîner avec lui. Elle était venue le rejoindre dans le jardin de son plein gré.

– Promenade digestive ? demanda Bruno.

– Et toi ?

– Je cherche des réponses.

– En observant la lune ?

– Et les étoiles aussi. Tu ne crois pas si bien dire.

Il la prit par l’épaule et lui montra le ciel.

– Regarde ! Là, c’est la Grande Ourse et un peu plus bas la Petite Ourse avec l’étoile Polaire. Ça veut dire qu’on est dans l’hémisphère nord.

– Magnifique nouvelle, ironisa Claire. Tu pensais sérieusement que l’île pouvait se situer dans le Pacifique Sud ?

– Je n’exclus aucune hypothèse. Attends ! Ce n’est pas tout. La lune est dans son dernier quartier comme hier soir en Bretagne où je me trouvais pour récupérer ce foutu manuscrit. Je n’ai pas de calendrier lunaire qui me permettrait d’être plus précis, mais je pense que nous ne sommes pas loin de la Bretagne. J’opte pour une île dans l’Atlantique. Il faut qu’elle soit assez grande puisqu’on n’entend pas le bruit de la mer. Au large des côtes galloises ou irlandaises peut-être.

– Alors là, chapeau le prof de géo ! répliqua-t-elle, admirative.

Bruno regrettait seulement de ne pas avoir dans la tête la carte détaillée des îles britanniques. Il était satisfait de ses déductions, même si elles n’apportaient pas de réponses aux causes de leur captivité.

Il observa Claire. Elle semblait réceptive à la conversation. Il lui proposa de marcher un peu dans les allées jusqu’à la fin de l’éclairage des candélabres. Elle accepta.

Ils déambulèrent l’un à côté de l’autre. Ils parlèrent de tout et de rien. Ces échanges leur rappelèrent la période du lycée. À l’évocation du mémorable tournoi de badminton qui leur avait permis de se connaître, Claire ne put s’empêcher de parler à Bruno de la salle de sport de l’hôtel :

– À côté des bancs de muscu, des vélos et des rameurs, il y a une salle pas très grande mais équipée pour des jeux de ballons et de raquettes. J’ai vu des volants et un filet de badminton. Si ça te dit…

Compliquée cette fille ! pensa Bruno. Le terme de fille était certes inapproprié pour qualifier la presque quinqua. Mais ce soir, il avait retrouvé la lycéenne de quatorze ans, l’amie d’adolescence, alors que quelques heures plus tôt elle lui avait paru fuyante.

Une fois arrivés au dernier candélabre de l’allée, ils firent demi-tour. Ce changement de direction entraîna une interruption dans la conversation. Le duo revint au sujet qui les préoccupait. Bruno se souvint alors que Claire était très croyante. Il lui demanda à brûle-pourpoint :

– Ta ferveur religieuse est-elle restée intacte ?

Il s’aperçut après coup de la rudesse de la question. Le visage de Claire s’était fermé. Elle ne répondit pas.

– Excuse-moi, se reprit Bruno en s’apercevant de la gaffe. Je voudrais juste que tu m’aides à réfléchir sur le sens de l’île aux pécheurs.

– D’accord, je t’écoute.

– Eh bien voilà : mon intuition se renforce. Je suis sûr qu’il y a un lien entre notre captivité et des « péchés » que nous aurions pu commettre. J’ai passé en revue les sept péchés capitaux, les films qui en ont traité et ce que je connais de nous six. La ficelle est un peu grosse, j’en conviens, à moins d’avoir affaire à un fou.

– Oui, d’accord avec toi. Même quand on est très croyant, on ne retient pas les gens en captivité pour leur faire regretter leurs péchés.

– Alors j’ai pensé à des religions que je qualifie de marginales. Le terme est peut-être galvaudé, mais peu importe. J’ai fait des conférences sur l’histoire de l’Église mormone. Certaines pratiques donnent à réfléchir, comme le baptême de leurs morts. Il y a aussi l'Église de scientologie, plus une secte qu’une religion, je te l’accorde. Selon elle, l'humain est fondamentalement bon, mais à cause d’un mental irrationnel, il est parfois conduit à mal agir.

– Tu es en train de me donner un cours de théologie, là !

– Pardon, excuse-moi ! Mais t’expliquer tout ça m’aide à réfléchir. Dans le cadre de mes recherches, j’ai appris récemment que des branches dissidentes, encore plus intégristes, avaient vu le jour. Je suis persuadé que c’est cette voie qu’il faut creuser !

– C’est complètement délirant, mais très intéressant.

Il ne l’avait pas convaincue, mais comme il le lui avait dit, en parler l’aidait à réfléchir. Ils arrivèrent au perron. Claire lança une pointe d’humour.

– Je vais aller dormir. Avec tout ce que j’ai à faire demain, je dois me coucher tôt.

Elle ponctua la phrase par un petit rire.

Bruno ne lui laissa pas le choix du bonsoir. Il se pencha vers elle pour lui faire la bise. Cette fois, elle ne chercha pas à s’esquiver.

 
 
 

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