L'Auberge de la vérité Acte 1 Scène 9
(Sylvie, Émilie, Édouard, Madame Michu)

10 minutes plus tard.
Sylvie est sur scène, elle compose un numéro sur son téléphone portable. Émilie est toujours en position yoga. Elle médite.
Sylvie : Allo, oui, c’est moi ! Je t’appelle juste pour te donner de mes nouvelles. J’ai quand même réussi à terminer l’étape ! C’était moins une, j’étais crevée ! Mais, je viens de prendre une bonne douche, et ça m’a revigorée. Et toi, ton congrès avec ton laboratoire médical, ça se passe bien ?
Édouard : (voix off) La dernière conférence était épuisante. C’est fatiguant, mais très intéressant malgré tout.
Sylvie : Tu as retrouvé des confrères ?
Édouard : Oui, le Docteur Valvule, tu sais, le cardiologue. Ce n’est pas un comique, mais au moins, je me sens moins seul.
Sylvie : Mon pauvre ami, ça ne doit pas être drôle pour toi ! Et comment est-ce la Creuse ?
Édouard entre, un téléphone à l’oreille. Sylvie et Édouard se parleront au téléphone sans jamais se voir.
Édouard : La Creuse ? Ah oui, la Creuse. C’est plutôt plat. Quoiqu’un peu convexe (il fait le geste avec la main) ou concave si tu préfères.
Sylvie : Tu as encore des conférences aujourd’hui ?
Édouard : Non, je viens de rentrer à l’hôtel. (Machinalement, Édouard prend un entonnoir et le pose sur la paume d’une main d’Émilie).
Sylvie : Et tu es bien logé ?

Édouard : Oui, un vrai palace : meubles Louis XV, dorures partout, des entonnoirs dans tous les coins…euh, non, je veux dire des chandeliers dans tous les coins. Une fois de plus, le labo nous a gâtés. Maintenant, je vais me faire un petit dîner rapide avec ce cher Valvule, et puis dodo. Et toi, l’endroit où tu fais étape ce soir ? C’est sympa ? Au fait, tu ne m’as pas dit où tu allais marcher.
Sylvie : Oh, un trou perdu, à des centaines de kilomètres de la Creuse. Ici, c’est beaucoup plus rustique, rien à voir avec ton palace. En tout cas, le téléphone passe bien. Je t’entends comme si tu étais à côté de moi.
Édouard : Oui, moi aussi. Ça résonne même !
Sylvie : Édouard ?
Édouard : Oui ?
Sylvie : J’espère que je te manque.
Édouard : (hypocrite) Oh oui, bien sûr, ma chérie. Si tu savais comme j’aimerais être à côté de toi ! Si je n’avais pas eu ce congrès, je serais volontiers venu te rejoindre pour la nuit.
Sylvie : Ça faisait longtemps que tu ne m’avais pas dit des mots gentils comme ça.
Édouard : Euh, oui. Je suis sincère, tu sais. Bon, je vais te laisser, parce que je vais être en retard à mon rendez-vous…euh… je veux dire parce que je suis vraiment fatigué. Finalement, je pense que je vais laisser tomber Valvule, et aller me coucher tout de suite. Je t’embrasse (il sort, le téléphone toujours à l’oreille pour terminer la conversation).
Sylvie : Moi aussi je t’embrasse (elle raccroche). Mais c’est qu’il redeviendrait attentionné ! Incroyable ! Je ne le reconnais plus mon Édouard ! Il bonifie en vieillissant ! (Voyant Émilie) Tiens Émilie, tu fais encore le nénuphar ?
Émilie : (en transe) Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa. Oooooooooooooooooooo, Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.
Sylvie : ???
Émilie : La petite fille. Je vois la petite fille.
Sylvie : Quelle petite fille ?
Émilie : Elle est toute petite, c’est encore un bébé. Elle pleure. Elle est perdue. Attention petite fille ! Attention ! Il fait noir.
Sylvie : Qu’est que tu racontes, Émilie ?
Émilie : Il fait tout noir. Elle s’arrête. Elle repart de l’autre côté. Où vas-tu petite fille ? Pourquoi es-tu seule dans ces ténèbres ? Ne pleure pas ! Ne pleure pas ! Attention, ne vas pas de ce côté-là. Attention ! Attention !… Aaaaaaaaaaaaaah !
Sylvie : Émilie ? Ça ne va pas ? Émilie ?
Émilie : (se réveillant). Ah, c’est toi Sylvie. J’ai dû m’assoupir pendant ma méditation.
Sylvie : C’est quoi cette histoire de petite fille ?
Émilie : Quelle histoire de petite fille ?
Sylvie : J’en n’en sais rien. Tu viens de parler d’une petite fille qui pleurait.
Émilie : Ah bon. Je ne me rappelle pas. De toute façon, je te l’ai déjà dit. Je ne me souviens jamais de ce que je raconte quand je suis en transe. (Découvrant l’entonnoir sur sa main) C’est quoi ça ?
Sylvie : Tu donnes dans les entonnoirs maintenant ? Ça t’aide à communiquer avec l’au delà ?
Émilie : Ne plaisante pas avec ça, Sylvie. En tout cas, je ne sais pas comment ce truc est arrivé dans ma main. Je me demande à quoi ça peut servir ?
Sylvie : Habituellement à transvaser des liquides, mais ici, on dirait qu’ils en font la collection.
Émilie : (se mettant debout) Ça n’a pas d’importance, parce qu’avec ou sans entonnoir, cette méditation m’a fait le plus grand bien. Je ressens parfaitement l’énergie qui circule dans cette maison. J’arrive à ouvrir tous mes chakras.
Sylvie : Tu devrais plutôt aller ouvrir la porte de ta chambre pour t’installer. Tu verras, c’est un peu rustique. Mais, je ne vais pas critiquer, sinon je vais encore me faire traiter de râleuse.
Émilie : (sans conviction) Mais non, mais non ! Bon, j’y vais. Tu peux m’indiquer le chemin ?
Sylvie : Premier étage. La porte du fond. Ils t’ont mis avec Véro, puisqu’on doit faire chambre à deux dans ce magnifique palace !
Émilie : Merci. À tout à l’heure ! En attendant, toi, tu devrais te détendre un peu. Ça te ferait le plus grand bien. (Elle sort).
Sylvie : Oui, tu as raison. Je vais aller prendre l’air avant le dîner.
Émilie sort pour rejoindre sa chambre. Sylvie sort dehors.
Si le public est accessible, Sylvie se positionne face au public. Elle n’a pas vu que Madame Michu l’observe de sa fenêtre.
Sylvie : (face au public) Le panorama est superbe, au moins ça compense l’organisation ! Deux par chambre ! Pffff ! C’est n’importe quoi ! (Regardant un point précis du public) Oh, il y a quelque chose qui bouge là-bas. Qu’est-ce que ça peut bien être ?
Madame Michu : (de sa fenêtre, en criant) Des lapins sauvages !
Sylvie : Ah non ! Pas elle ! (à Madame Michu) Mais, vous ne dormez jamais, espèce de commère ?
Madame Michu : Malpolie ! (Elle referme sa fenêtre)
Sylvie : Cancanière ! (De nouveau face au public) Mais pour les lapins, c’est vrai, elle a raison, ça m’a bien l’air d’être un groupe de lapins sauvages. Ils sont assis en ligne, côte à côte comme s’ils assistaient à un spectacle. On se demande bien pourquoi ! Qu’est-ce qu’ils ont l’air bête ! En tout cas, ils n’ont pas de problème de chambre, eux au moins ! Tiens, là-bas au fond, il y en a un qui a de très grandes oreilles. Avec ses tâches autour des yeux, on dirait qu’il porte des lunettes. Bon, j’ai assez perdu de temps à observer ces bestioles. Allons voir plus loin ! Il y a sûrement des trucs plus intéressants à regarder. (Elle repart en coulisses).
Noir.
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